De la douleur à la douceur - mon expérience de Vipassana, épisode 2

Comment réussir à décrire 10 jours pendant lesquels tout se passe à l'intérieur de soi ? Comment écrire sur une expérience aussi personnelle qu'universelle ? Et surtout, comment ne pas la réduire au simple silence, alors que je sais aujourd'hui à quel point sa présence est anecdotique ?
Je parle de la présence du silence, et non pas de l'absence de paroles, car le silence ne crée pas un vide. Au contraire, il fait de la place. Et si tout le monde se fait un devoir de le garder, c'est parce qu'ici, le silence est noble. Focaliser sur son omniprésence, ce serait passer à côté de ce qui se joue vraiment. Un silence réconfortant, qui nous laisse décider, qui nous laisse écouter, qui nous laisse considérer. Très vite, on comprend pourquoi il a toute sa place ici.
Écouter son corps d'abord
Ressentir tout ce qu'il s'y passe. Écouter mon genou me raconter qu'il est en train de se séparer. Que le « nous » ne sera bientôt plus. Que sur ce nouveau terrain de jeu, le collectif n'aura plus sa place, puisque le « nous » va disparaître pour laisser place à un « je » solitaire.
Laisser mon genou s'exprimer, cela s'est fait dans la douleur. Pourtant, mon intention cette fois-ci était de mettre de la douceur.
Entre la douleur et la douceur, il n'y a qu'un pas, puisqu'une seule lettre les sépare.
Un jeune sage méditant m'a dit un jour que pour que la douleur devienne douceur, il lui suffit de courber un peu le dos. Pour que ce « l » qui se tient droit et fier devienne ce « c » qui choisit de se laisser aller au gré du vent, pour ne pas se casser.
Considérer ses pensées ensuite
Comment faire autrement alors que le silence leur fait une place immense ? Et puisqu'on leur en donne pour une fois l'occasion, elles se font un malin plaisir de se manifester. Jour et nuit. Nuit et jour. De façon désordonnée, inopinée, elles aiment débarquer de façon pas toujours désirée.
Des plus banales aux plus profondes, des plus futiles aux plus utiles, des plus joyeuses aux plus malheureuses, les pensées s'accumulent, à un rythme effréné. Épuisée, j'ai voulu leur demander d'arrêter.
Les premiers jours, elles m'ont enfermée, comme ligotée. Au départ, elles m'ont empêchée de me projeter, me laissant naviguer dans mon ancien monde. Elles sont allées jusqu'à me plonger dans un épais brouillard, où la projection vers un nouvel horizon était impossible, où les nouvelles possibilités étaient inaccessibles.
Ralentir, ressentir
Alors j'ai pris mon mal en patience. J'ai ralenti. Parce que ralentir le corps fait ralentir la tête. Ou peut-être est-ce l'inverse ? Ralentir, ressentir, était au menu de chacune de mes journées.
Et pourtant, le travail n'en restait pas moins celui d'une forcenée. Car on a beau méditer, la méthode requiert de la rigueur, de la ténacité et une ferme détermination qu'il faut apprendre à doser. Chaque jour il faut recommencer. Respirer. S'écouter. Ressentir. Ralentir. S'ancrer les jours de tempête.
Une fois le tumulte de pensées relativement passé, c'est au tour du doute de s'inviter à la fête. Puis le doute cède sa place aux peurs. Principalement celle de ne pas y arriver. Celle de se laisser embarquer par les pensées. Alors chaque jour il faut recommencer. Respirer. S'écouter. Ressentir. Ralentir. Se reposer.
Et puis un jour, l'horizon s'ouvre
Et avec lui, de nouvelles possibilités. Des nouvelles idées.
Un apprentissage que l'on perçoit sous un autre jour : celui que tout est impermanent. Ici on le vit chaque jour. Chaque heure. Chaque minute et chaque seconde. On l'ancre dans son corps pour que sa tête le comprenne. En faire l'expérience est le meilleur remède pour intégrer cette vérité implacable : puisque tout est impermanent, puisque rien ne dure, pourquoi s'arrêter et se bloquer sur ce qui arrive ?
Et à moi de me demander : pourquoi m'attendre à ce que tout se passe comme la première fois ? Pourquoi ne pas accepter que cette fois-là sera différente, et donc, c'est vrai, d'autant plus bouleversante et déroutante ?
Un apprentissage qui me montre qu'un programme était profondément installé : pour réussir, il faut souffrir. Que la réussite est synonyme de douleur et que la douceur n'y a pas sa place, par peur de passer à côté.
Mais l'apprentissage ultime, finalement, ne serait-il pas de comprendre que la réussite, cette fois-ci, c'est justement de ne pas y aller en force ?

